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Un ver de terre nous éduque !

Depuis ma naissance, je vis dans un composteur. Ce lieu clos héberge ma famille, mes voisins et tous mes amis d’enfance. La douceur de l'endroit dépend étroitement des allées et venues des propriétaires de la maison voisine.

Régulièrement, un homme nous livre une nourriture fraîche et savoureuse, parfois il ajoute quelques mets inconnus. Bref, nos journées s'écoulent paisiblement dans notre composteur.

un ver juvénile, un adolescent et un adulteDepuis le mois de juin la température de l'air affecte nos parents. C’est connu les vers âgés supportent difficilement les grosses chaleurs, au-delà de 35° c’est l’hécatombe. Nous sommes attentifs à leur état de santé et les incitons à se reposer dans les parties humides du territoire. Mais malgré notre vigilance, plusieurs individus isolés et fragiles sont décédés cette semaine. En réponse à cette situation préoccupante, la solidarité de notre communauté fait des merveilles. Les jeunes s'organisent et planifient des visites pour veiller au bien-être des plus vulnérables. Certains apportent des vivres hydratés pour rafraîchir nos ainés, d'autres circulent autour pour ventiler l'espace et évacuer au mieux l'air chaud. 

Des bruits inhabituels dans la maison et une activité autour de la voiture avaient été observés par des jeunes vers en surface. A la vue de la dernière distribution généreuse de déchets ménagers et encore plus volumineuse en légumes, Ils comprenaient soudain ce que les anciens racontaient lors des veillées. Avant de descendre communiquer ces faits aux parents, ils constataient que le volet supérieur du compost n'avait pas été reposé. L'absence des propriétaires pour les vacances d'été s’annonçait comme une nouvelle épreuve.

Le manque de couverture du composteur affecte notre habitat. Le jour, le soleil brûle la surface et dessèche en un clin d'œil le ver imprudent ou en quête de sensation. Heureusement, les rayons ne pénètrent pas le sous-sol, mais élèvent sensiblement la température. Nous avons migré la colonie plus en profondeur dans le compost. Chaque ver est conscient des enjeux, et ne se déplace plus que pour manger ou maintenir en état les galeries. Les réseaux de circulation climatisent les couches profondes de notre habitat.
Pour éviter que le dernier apport de nourriture ne périsse au soleil du jour suivant, tous les vers valides sont remontés en surface cette nuit. Sous la douce lueur de la lune je regarde mes proches, fasciné par le ballet silencieux des corps humides qui s’activent, se tordent et transpirent. Ils mangent, puis découpent et entraînent dans nos réserves tous les aliments. Les peaux se touchent, la sueur se mêle pour besogner à l'unisson. A la fin de la nuit, rien de comestible ne subsiste à la surface du composteur.

Ce matin les spectateurs et les acteurs ressentent que l’élan communautaire de la veille avait renforcé les attaches. Assurer la survie de chaque être dépend de l'effort conjugué de chacun, et tous les individus du composteur seront vivants au retour du propriétaire !

Ces intentions sont accompagnées d'une pluie bénéfique. De grosses gouttes percent la couche grillée de la surface. De longs filets liquides noient les galeries supérieures et humidifient délicatement les parois de nos caches. L’averse orageuse signe la fin de notre souffrance et le retour prochain à l'abondance, nos jeunes peuvent rêver de naissances. Moi je sens les muscles de mon corps endolori réclamer du repos. Les jours suivants s’écouleront paisiblement avant le retour de notre hôte.

 

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